Interview

Michel Ocelot, ou le dessin animé en liberté
Interview réalisée le 26 Janvier 2000 - CULTURES

Pourquoi avoir choisi le théâtre d'ombres comme mode d'expression ?
Le point de départ de "Princes et princesses" tient au budget. Mais il se trouve que ce hasard m'a fait découvrir un filon que je vais continuer à exploiter de temps à autre même si je n'ai plus aucun problème pour financer mes films. Je trouve que le conte raconté dans un petit théâtre d'ombres est extrêmement fort, beau, subtil et magique. En quittant le théâtre d'ombres pour réaliser Kirikou, j'avais honte de faire une chose aussi vulgaire et ordinaire.

Qu'a changé le succès de Kirikou pour vous ?
Jusqu'ici, j'étais un chômeur qui avait du mal à s'en sortir, maintenant je suis l'homme de l'année. Avant, je me pendais aux sonnettes et rien ne s'ouvrait. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps de toucher la sonnette, les portes s'ouvrent.

Que vous inspire la guerre que se livrent les studios américains sur le marché du film d'animation ?
Je suis ravi quand les gangsters se canardent entre eux. Que Disney et Katzenberg se fassent la guerre est très bien. L'hégémonie absolue de Disney est déjà un peu entamée. Les Américains sont à craindre parce qu'ils fonctionnent comme un rouleau compresseur.(...). Kirikou est sorti volontairement en même temps que" Fourmiz "et "Le Prince d'Egypte". Cette conjonction m'a aidé d'une certaine manière et a rendu mon petit succès encore plus étonnant. Disney, même s'il le voulait, n'a pas l'autorisation de montrer un zizi ou un sein. Dans Kirikou, je commence logiquement par un accouchement à l'écran. Il y a vraiment un petit bébé qui sort entre les cuisses de sa maman.(...)
Mon prochain film sera encore moins "politiquement correct" que Kirikou. Et c'est ma force. J'ai aussi le droit d'être moi-même.(...). Avec trois bouts de papier noir, je vous fais croire à diverses choses. C'est bien plus drôle que d'avoir des milliards pour raconter la même histoire.

Projetez-vous d'utiliser des procédés informatiques pour réaliser vos prochains films ?
J'aime beaucoup le dessin. Il permet d'émouvoir en montrant des choses archisimples. On sait que ce n'est pas vrai. Ce petit jeu intellectuel me plaît. Il y a quelque chose comme de la poésie. Donc pour l'instant, la 3 D (image virtuelle en trois dimensions, NDLR) ne m'intéresse pas du tout. En revanche, l'informatique m'intéresse chaque fois qu'elle me permet d'aller plus vite. Princes et princesses n'est conçu qu'avec des bouts de papier. Pour Kirikou, j'ai tout scanné à l'ordinateur. J'étais très content. Le coloriage va beaucoup plus vite et il est mieux fait. On peut changer d'avis, retoucher. J'ai eu un plaisir de peintre à travers l'ordinateur. Je suis satisfait de mon époque.

La distribution des films d'animation se multiplient. Cet afflux vous fait-il peur ?
Il y a encore de la place et je n'ai peur de personne. Il y a du vrai cinéma et pas que des choses pour les bébés. Des jeunes gens sont venus me dire que je les avais faits pleurer. Ils ont senti qu'à travers le dessin animé on pouvait faire passer énormément de choses.

Propos recueillis par Michaël Melinard


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