Bel exercice que celui auquel se livrent les agences de notation sur la situation économique de divers pays dans le monde. Aucun n'y échappe. Rien d'étonnant alors qu'on nous affirme que même la France, effectivement bien fragile aujourd'hui, risquerait de se voir à son tour avertie, blâmée voire punie.
C'est ainsi, il est dans l'air du temps de s'adresser à des experts qui donnent les cautions d'indépendance, d'impartialité et d'objectivité mises si souvent en avant quand une décision délicate est à prendre: "le spécialiste estime..., le spécialiste pense que..., donc suivons l'avis du spécialiste !" L'on a vu les ravages commis dans certains prétoires par de prétendus psychologues qui expliqueront, ensuite, que leurs erreurs d'appréciation étaient dues à des rétributions insignifiantes...
Le Cinéma Odyssée, dont la convention qui lie la ville et l'association des Rencontres Cinématographiques d'Alsace (RCA) s'achève le 31 octobre, n'échappe pas à la règle, une étude sur sa gestion ayant été réalisée par un cabinet privé. Là les honoraires ne sont pas négligeables puisque, il faut le savoir, les services apportés par ces spécialistes coûtent cher, très cher. Pourquoi, déjà, ne pas s'être adressé, pour obtenir un tel rapport à de meilleures conditions, à notre administration municipale? Ne rassemble-t-elle pas assez de personnes valables et intègres pour assurer cette tâche? Elle a en outre l'avantage de connaître très bien le dossier. Ayant présidé à l'élaboration du cahier des charges, elle est à même de dire s'il n'est pas nécessaire de le faire évoluer. Connaissant toutes les composantes du paysage cinématographique strasbourgeois, elle sait, parmi les trois prétendants à la reprise, distinguer celui qui est réellement indépendant de structures commerciales existantes, celui qui tient avant tout à projeter des films dont le but n'est pas d'enrichir certains magnats de la pellicule, celui qui veut travailler avec les associations et cherche à développer chez tous les spectateurs, mais auprès des jeunes en particulier, un véritable esprit critique.
Mais revenons en arrière. Il y a 20 ans joli symbole que cette offre de Faruk Gunaltay, directeur de l’Odyssée, de faire coïncider l'ouverture du cinéma Odyssée le 25 septembre 1992 avec une Quinzaine du Cinéma Grec. C'est avec enthousiasme que nous avons accepté de nous lancer dans cette aventure qui nous a permis d'être parties prenantes lors de l'élaboration de cette première manifestation et des 19 autres qui se sont déroulées depuis. En effet, et c'est cela qu'il faut souligner, il n'existait jusqu'alors aucune possibilité de voir, dans notre ville, d'autres films que ceux qu’une simple exigence commerciale conduisait à projeter. Nous ne pouvions pas imaginer à ce moment-là qu'une telle lacune méritait autant d'être comblée et qu'en 2010 ce seraient 71 structures et associations qui seraient partenaires de l'Odyssée. Regrettons au passage que le rapport d'évaluation ait retenu deux témoignages sur "la difficulté, voire l'impossibilité de travailler avec l’Odyssée" mais que l'on ait omis de mentionner la satisfaction de dizaines d'autres ravis de disposer d'un interlocuteur à leur écoute.
Il est bien sûr par ailleurs toujours possible d'affirmer que le succès d'un lieu culturel passe d'abord par sa fréquentation. En cela, à regarder les chiffres, l'Odyssée pèche par une baisse du nombre de spectateurs. Mais sachons raison garder et relativiser ces résultats. Parmi les 190 films grecs projetés en 20 ans à l'Odyssée, c'est sur les doigts des deux mains que doivent se compter les productions qui ont bénéficié d'un article ou d'une critique dans les journaux français. Est-ce à dire que ces films ne valent rien parce qu'ils ne disposent pas de l'appui publicitaire accordés aux grands majors de l'industrie cinématographique dont le public se mesure en millions d'entrées? Au demeurant ce silence de la critique est un élément d'explication de la méconnaissance de ce type de cinéma et de son manque de public. Réjouissons-nous plutôt de la forte croissance du nombre de jeunes scolaires fréquentant ce cinéma. Ils y trouvent le plaisir de voir les grands classiques, les chefs d’œuvre, fondement nécessaire d'une culture de l'honnête homme, mais ils peuvent ainsi, sous l'égide de leurs professeurs, y trouver matière à acquérir puis à aiguiser leur esprit critique.
Cependant le principal reproche porte sur le trop grand nombre de séances qui multiplie les coûts de fonctionnement et qui fait baisser à 12 la moyenne de spectateurs par séance, moyenne qui s'établit à 29 spectateurs par séance pour les multiplexes dont les sorties de films sont pourtant saluées par le matraquage publicitaire de tous les médias. Après ce triste constat nous attendions que le cabinet d'experts apporte une réponse à notre angoisse. La solution, la voilà véritablement innovante et indiscutable: «Supprimons des séances (ce qui signifie d'abord, on l'aura bien compris, supprimons des emplois) et cela coûtera moins cher au contribuable". Contribuable dont on oublie là encore qu'il met la main à la poche, d'une part quand il paie ses impôts, d'autre part quand il prend son ticket de cinéma. En retour ne serait-il pas en droit de voir des films aux horaires qui lui conviennent? Dans le même souci de meilleure gestion pourquoi ne pas recommander à la CTS de faire circuler bus et tram exclusivement de 6h à 8h, de 12h à 14h, et de 17h à 19h? Cela réduirait le nombre de rames, augmenterait la moyenne de voyageurs et diminuerait les frais de fonctionnement!!! Bravo pour les économies réalisées, tant pis pour les chauffeurs mis au chômage et pour les usagers qui, s’ils ne sont pas libres à ces horaires-là, n'ont qu'à aller à pied.
On l'aura bien compris, la décision qui sera prise lors du prochain conseil municipal ne porte pas seulement sur l'avenir de l'Odyssée. Elle est également significative de la manière dont on entend traiter le citoyen aujourd'hui à Strasbourg. N'est-il qu'un individu à la merci d'un système marchand? Doit-il avant tout se plier à une règle d'or quitte à ce qu'elle le transforme en un être médiocre qui ne pourra se prévaloir que de la culture de tout le monde ? Ou bien considère-t-on qu'il est un véritable partenaire s'appuyant sur les structures existantes comme l'Odyssée, respecté par les instances qui y oeuvrent et dont il attend qu’elles le fassent réfléchir et progresser?
Jacques Gratecos
Jean-Claude Schwendemann, Président de l'association Alsace-Crète